Chroniques

Temps de lecture : 2 min 13 s

La jasette de la gazette

La mort de l’authenticité

Le 27 juin 2026 — Modifié à 13 h 31 min le 23 juin 2026
Par Stéphanie Gagnon

Je ne sais pas si c’est à cause de mon métier, mais j’ai un radar qui détecte presque instantanément les visuels qui sont produits par l’intelligence artificielle (on parlera des textes une prochaine fois parce qu’évidemment, ça n’y échappe pas non plus).

Vous les avez surement remarquées aussi, ces publicités toutes semblables, qu’il s’agisse d’une ferme qui vend ses légumes, d’une boucherie qui annonce ses spéciaux, d’un resto, d’un concessionnaire… Toutes ces images formatées de la même façon.

Cette uniformisation visuelle donne un look ultra-lisse, saturé, presque plastique avec des personnages qui n’existent pas et qui offrent le même sourire figé… avec leurs cheveux tellement parfaits. Ils sont tous présentés sous le même éclairage dramatique et étouffés sous mille messages.

C'est tentant pour une entreprise de pitonner trois mots sur un logiciel pour sortir un visuel gratuit en deux secondes plutôt que de payer pour une séance photo ou un service de graphisme. C’est économique, au sens immédiat du terme, mais si une publicité ressemble à celle du compétiteur, ou d’une multinationale, ou d’une toute autre entreprise, rendu là, elle devient invisible. Est-ce vraiment payant ?

L’identité locale, c’est la force des entreprises d’ici. Jamais un logiciel ne comprendra l’ambiance de notre patelin. Ce qu’on veut voir, c’est la vraie face du propriétaire, les vrais sourires du staff, le vrai char qu’on veut me vendre, la vraie pizza que je vais manger quand j’irai dans ton resto.

Entre nous, plus une image est parfaite, moins on lui fait confiance. D’ailleurs, à ce jour, j’ai pas encore réussi à ressembler à un ange de Victoria's Secret, pas plus que j’ai la peau satinée d’une belle d’Ivory. L’IA est un mélange un peu freak de ça et des Big Mac qui ne ressemblent jamais à la photo quand tu ouvres la boîte.

(Ce moment de solitude dans ton char devant ton trio avec la salade qui déborde d’un bord, le fromage collé dans le fond de l’autre, et que tu te demandes s’il y a effectivement trois pains et deux boulettes tellement ton hamburger est plat.)

C'est exactement ce que l'IA nous fait vivre : elle vend un rêve en plastique qui est inévitablement suivi d’une déception.

Les images parfaites ont anguille sous roche. Personne ne ressemble à ça dans la vraie vie. Ces anges et ces belles du siècle dernier étaient pourtant des ambassadrices humaines (choisies, certes) mais néanmoins humaines.

Tsé, c’était déjà pas facile de s’identifier à ces femmes d'exception ; maintenant, le standard à atteindre n’existe même pas ! Il est généré par des robots !

On développe vite une solide fatigue de l’IA. Notre cerveau décroche. Mais décroche-t-il vraiment ? Où est-ce qu’on ne va pas mettre dans la tête des prochaines générations et dans la nôtre que c’est ça, la normalité ? Si on s’expose constamment à des images trafiquées, des corps sans textures ou des paysages sans défaut, il va arriver quoi ? Est-ce qu’on venir à penser que la vraie vie, dans son imperfection, est beige ? Est-ce qu’on ne va pas se rendre malade à vouloir ressembler à l’impossible ?

Le monde est inondé de faussetés numériques. Et je ne vois pas comment on peut s’en prémunir si chacun ne fait pas l’effort de rester vrai.

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