Il suffit de quelques minutes en compagnie de Gabrielle Dufour, directrice du Service d'aide-conseil en rénovation patrimoniale (SARP) d’Alma, pour comprendre que la rénovation patrimoniale est bien plus qu'un métier à ses yeux. Depuis maintenant 19 ans, elle consacre son quotidien à redonner vie à des bâtiments chargés d'histoire, avec une conviction profonde : préserver le patrimoine, c'est transmettre une mémoire collective aux générations futures.
L’amour de Gabrielle Dufour pour le patrimoine bâti remonte à sa plus tendre enfance.
« Du plus loin que je me souvienne, j’étais une enfant fascinée par les bâtiments qui sont en train de tomber. Je suis une fille d’agriculteur, donc j’ai joué dans des granges abandonnées. Quand on partait en voyages, sur la route, on visait la grange la plus abîmée et on imaginait des projets mes frères et sœurs et moi. On se demandait comment on pourrait transformer cette vieille grange en maison. Puis, il faut aussi dire que c’est mon père qui a construit notre maison et que je l’ai toujours vu l’entretenir. »
Si bien qu’enfant, celle qui dirige le SARP depuis 2018 ne s’est jamais demandé ce qu’elle allait faire plus tard. C’était une « évidence » qu’elle travaillerait en bâtiment. Restait à savoir dans quelle branche exactement.
Parcours
Le parcours professionnel de Gabrielle Dufour s'est construit pierre par pierre, au rythme des chantiers, des défis techniques et des découvertes.
Alors qu’elle termine ses études en technologie de l’architecture, elle expérimente d‘abord le dessin de plans de constructions neuves, branche de son métier dont elle se lasse rapidement en raison de sa monotonie. C’est lors de son dernier stage, qu’elle fait au SARP, que Gabrielle Dufour a sa révélation : c’est le vieux, c’est l’histoire derrière les murs centenaires qui la stimule.
Son stage terminé, la conseillère en patrimoine est embauchée par le SARP en 2007. Elle commence alors à raffiner son expertise.
Conserver, une question de compromis
Il le fallait, car restaurer un bâtiment ancien exige de comprendre les méthodes d'autrefois, de respecter les matériaux d'origine et de trouver un équilibre entre conservation et adaptation aux besoins et normes d'aujourd'hui. Un exercice délicat qui demande parfois une bonne dose de créativité.
« Les défis sont souvent de nature réglementaire parce qu’au Québec, on a de la réglementation pour les bâtiments neufs, mais ce n’est pas toujours adapté aux bâtiments anciens. Donc, dans nos recommandations, on doit s’efforcer de trouver des compromis qui permettent de répondre aux standards actuels sans dénaturer l’origine du bâtiment ».
Gabrielle Dufour donne l’exemple des garde-corps. « Dans les maisons anciennes, les garde-corps nous arrivent souvent aux genoux. Alors, si on met des garde-corps de 42 pouces, ça va déséquilibrer les proportions du bâtiment. Il faut donc qu’on essaie de trouver des façons de respecter le code du bâtiment sans nuire à l’esthétisme de la maison. »
La valeur des artisans
Après près de deux décennies dans le domaine, l’enthousiasme de Gabrielle Dufour demeure intact. Son expérience a d’ailleurs renforcé son admiration pour les artisans, sans qui la rénovation patrimoniale serait impossible.
« Je suis fascinée par les métiers d’artisanat liés à la rénovation patrimoniale, que ce soit la maçonnerie, la ferblanterie, la verrerie (vitraillistes). Ce sont tellement des métiers d’art, de beau, de création. On s’éloigne vraiment du “bon, beau, pas cher qu’on construit à répétition”. »
Gabrielle Dufour mentionne au passage que « les artisans, ce sont des denrées rares, surtout dans les régions éloignées. Ils ont des savoir-faire qu’il faut savoir écouter avant d'intervenir. »
C'est entre autres cette dimension humaine qui nourrit encore aujourd'hui sa passion, dimension qu’elle retrouve également dans les interactions avec les propriétaires de maisons patrimoniales. « Ce sont tellement des gens passionnés. Ils font des recherches, ils ont plein de connaissances. Travailler avec eux, c’est vraiment une des choses que j’apprécie de mon métier. »
Évolution des mentalités
Au fil de sa carrière, la directrice du SAPR explique par ailleurs avoir constaté une évolution des mentalités. « Avant, dit-elle, quand le SARP a été fondé, les gens avaient plus tendance à démolir puis à reconstruire. Aujourd’hui, on est dans une mouvance qui favorise plus la restauration et la rénovation, notamment depuis que les municipalités sont obligées de tenir un inventaire de leur patrimoine bâti. Et cette obligation-là, elle vient avec quand même avec un certain nombre subventions, ce qui encourage les propriétaires à restaurer. »
L'intérêt grandissant pour la préservation du patrimoine confirme à Gabrielle Dufour que son travail revêt une importance qui dépasse le simple cadre de la rénovation. Selon elle, chaque bâtiment sauvé contribue à maintenir vivante une partie de l'identité d'une communauté. De plus, conclut-elle, « conserver les bâtiments anciens, c’est aussi un geste environnemental puisque ça évite de démolir et de reconstruire ».
Le délicat métier de conseiller en patrimoine
La restauration d’un bâtiment ancien se fait en plusieurs étapes et peut s’avérer complexe, particulièrement lorsque le bâtiment en question est régi par un Plan d'implantation et d'intégration architecturale (PIIA), comme dans les quartiers Isle-Maligne et Riverbend, à Alma.
« On fonctionne beaucoup par contrats avec les municipalités et les MRC. Ce sont eux, nos principaux clients, et non les propriétaires particuliers. Oui, les propriétaires vont venir nous consulter, mais ça va être par le biais de la municipalité parce que leur habitation est régie par une règlementation particulière », explique Gabrielle Dufour, directrice du Service d'aide-conseil en rénovation patrimoniale (SARP) d’Alma.
Avant le début des travaux, les conseillers du SARP observent et évaluent l’état général du bâtiment, en portant une attention particulière à ses éléments caractéristiques : maçonnerie, revêtements de bois, fenêtres, portes, toitures, galeries, balcons et ornements architecturaux.
« Si c’est possible, on va se rendre sur place, et si non, on va partir de la photo du bâtiment dans son état actuel », indique Gabrielle Dufour.
Les conseillers rencontrent ensuite le propriétaire pour formuler des recommandations adaptées à l’architecture du bâtiment. Ils collaborent avec l’inspecteur municipal, qui veille au respect des normes et du code du bâtiment, ainsi qu’avec le Comité consultatif d’urbanisme (CCU) d’Alma.
Préserver autant que possible
L’approche du SARP consiste à conserver au maximum les éléments existants. Lorsqu’une corniche, une fenêtre en bois ou un garde-corps peut être restauré, son remplacement risque de faire disparaître une partie de l’authenticité du bâtiment. Le conseiller évalue donc les différentes options afin de prolonger la vie des éléments tout en respectant leurs caractéristiques historiques.
« L’obligation qu’ont maintenant les MRC de faire l’inventaire de leur patrimoine immobilier [immeubles datant d’avant 1940] nous aide beaucoup dans nos recherches parce que le recensement vient avec beaucoup d’informations sur les bâtiments. Donc, on peut se baser là-dessus en plus de nos recherches et des informations contenues dans les PIIA. »
La conservation ne se limite toutefois pas aux éléments fonctionnels. Corniches, moulures, frontons, colonnes, balustrades, ferronneries et autres ornements contribuent à l’identité architecturale d’un bâtiment. Leur disparition peut modifier considérablement l’apparence d’une façade, même si sa structure demeure intacte.
La couleur et les finis font également partie de la réflexion. Lorsque l’information est disponible, les conseillers cherchent à déterminer les couleurs et les finitions associées à l’époque de construction ou aux transformations du bâtiment, afin de préserver une cohérence historique.
Enfin, la valeur patrimoniale s’étend au terrain entourant l’édifice. Clôtures anciennes, murets de pierre, portails, pavages, escaliers et certains aménagements paysagers contribuent eux aussi à son caractère. La conservation patrimoniale concerne donc autant le bâtiment que le paysage qui l’entoure.