Cela fait 60 ans, dont 54 à son compte, que Lise Villeneuve gagne sa vie comme coiffeuse. Si les mises en plis n’ont plus de secrets pour elle, l’Almatoise est également passée maître dans l’art d’écouter et d’apaiser celles et ceux qui s’assoient sur sa chaise et qui en ont besoin.
Car, dit-elle, « la coiffure, c’est plus qu’un métier : c’est un contact direct avec les gens. Avec le temps, ils finissent par te faire tellement confiance, on devient un peu comme leur psychologue. Ils te confient toute sorte de choses, leurs joies, leurs peines. Parfois, quand ils arrivent, ils sont en deuil, et tu les ramasses en morceaux… »
Sa curiosité naturelle combinée au fait de devoir composer avec des témoignages parfois poignants a d’ailleurs incité la coiffeuse à se renseigner sur les rudiments de la psychothérapie et de la communication. « J’ai appris que la plupart du temps, les gens ont juste besoin d’être écoutés », conclut-elle avec sagesse.
Par ailleurs, avant même les compétences techniques, Lise Villeneuve considère la patience et le respect comme les qualités essentielles pour évoluer dans la coiffure.
« Il faut être patient et surtout respecter la clientèle. Par exemple, tu vas en avoir qui jasent, et d’autres qui ne jasent pas du tout. Il y a qui des clientes qui vont arriver, elles vont te demander ce qu’elles veulent, et ça va couper là. Et puis là, parfois, tu te dis “ouff” parce que c’est un peu sec, mais après, il faut toujours se dire “ok, je la respecte dans ça”. »
Un bon bout de chemin
Lise Villeneuve a fait ses débuts en coiffure en 1966 au salon Versailles, un salon de la rue Sacré-Cœur qu’elle qualifie d’autrefois « très réputé dans la ville d’Alma ». Six ans plus tard, encouragée par une conversation fortuite avec un vendeur ambulant, elle décidera de démarrer sa propre affaire à Delisle, secteur toujours rattaché à la municipalité de Saint-Cœur-de-Marie à l’époque.
« J’étais allée dîner à l’Hôtel Union, se souvient-elle, et j’ai rencontré un voyageur [un vendeur ambulant]. Il faut savoir que dans ce temps-là, les voyageurs passaient tous les mois nous vendre des produits. Ce n’étaient pas comme aujourd’hui où on a toutes les compagnies ici, à Alma. Toujours est-il que sachant que Mme Tremblay vendait le salon Versailles, le voyageur m’a demandé si j’avais déjà pensé à ouvrir mon propre salon. Je lui ai répondu que non, que je n’avais jamais pensé à ça, puis là, il m’a dit “Lise, va te chercher un permis [d’exploitation]. Tu ne sais jamais ce qui peut arriver [considérant le départ de Raymonde Tremblay, l’ancienne propriétaire du salon Versailles]”. »
C’est là un conseil qui changera la vie de Lise Villeneuve après qu’elle eut décidé de le suivre et d’ouvrir son propre salon de coiffure à même sa maison, là où elle travaille encore avec la même passion à 77 ans. Si elle dit avoir réduit ses heures dernièrement, elle n’est pas encore prête à accrocher ses ciseaux.
Outre la coiffure, la septuagénaire dit entre autres occuper ses journées avec des parties de Scrabble, des mots croisés ou encore la lecture. Se décrivant comme une « amoureuse des mots » qui n’a pas eu la chance de suivre de « grandes études », elle explique que la lecture a toujours été un moyen pour elle de continuer à grandir et d’apprendre de façon autodidacte.
De quoi être fière
Lise Villeneuve fait ainsi partie de ses femmes qui ont dû faire leur place dans un monde patriarcal. Aînée d’une famille de 13 enfants, son père s’est d’abord montré réticent à l’idée qu’elle entre sur le marché du travail. Elle ne lui tient toutefois pas rigueur, estimant que sa position était surtout contextuelle.
La coiffeuse s’est à nouveau butée à la réalité de l’époque lorsque la plupart des banques lui ont refusé un prêt pour l’ouverture de son salon sans la signature d’un homme. Mais rien de tout cela ne l’a arrêtée, et à sa troisième tentative, elle décrochera finalement le prêt.